Aventurier et auteur des livres Histoires à dormir dehors, Jonathan B. Roy a pédalé près de 40 000 km à travers 40 pays. Ses récits inspirants capturent l’essence du voyage à vélo et des rencontres humaines. Il explore maintenant l’ouest de la Montérégie, partageant ses découvertes avec la même passion qui l’a mené autour du monde.
Le périple de Jonathan B. Roy en vidéo
Par Jonathan B. Roy
La Montérégie est la région du Québec qui compte le plus de pistes cyclables. Sa partie ouest, autour de Salaberry-de-Valleyfield, est néanmoins plutôt méconnue des cyclistes. Je m’y suis installé trois jours pour personnellement y remédier.
J’arrive un peu par hasard dans la région, et sans grandes attentes. J’en repars enchanté et avec l’envie d’y retourner.
Une histoire industrielle
Avant même de donner un seul coup de pédale, je passe le seuil du MUSO – Musée de société des Deux-Rives pour une fascinante visite. Si on y trouve des activités culturelles, techniques et artistiques, ce sont les informations historiques sur la Montreal Cotton Company qui retiennent le plus mon attention.

La MOCO, de son petit nom, était la plus grande filature de coton du Canada de son début, en 1874, jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En employant la moitié de la population active de la région, soit 3600 travailleurs, c’était aussi le plus gros site industriel du Québec. Des familles entières y travaillaient, incluant des enfants aussi jeunes que 8 ans, qui se cachaient au fond de chariots à l’arrivée des inspecteurs. On étouffe de chaleur et d’humidité dans cette usine grande comme une fois et demie le Stade Olympique. Sans surprise, les difficiles conditions des lieux donnent lieu à d’importantes grèves qui auront des impacts nationaux. Les femmes, en particulier, tiendront une place prédominante dans ce berceau du militantisme syndical.
Si l’énorme entreprise de la MOCO a vu le jour à Valleyfield, c’est en raison des courants d’eau constants du Saint-Laurent, canalisés de plus en plus au fil des deux cents dernières années. La construction du premier canal de Beauharnois débute en 1842 dans l’objectif de contourner les rapides, plus au nord.
Lors de mon séjour à Salaberry-de-Valleyfield, je choisis de m’établir au superbe Hôtel MOCO. Certifié Bienvenue cyclistes! par Vélo Québec, l’établissement met à disposition quelques outils, mais surtout un vaste espace de rangement spécialement conçu pour les vélos et même les kayaks.
Comme son nom l’évoque, cet immeuble du 19e siècle, entièrement en briques rouges, faisait jadis partie de l’usine de coton. Rénové de fond en comble, il conserve son cachet d’époque, particulièrement dans son chaleureux lobby orné de photos qui rappellent cette riche histoire industrielle. Dans les chambres baignées de lumière et de tranquillité, on peine à imaginer les difficiles conditions de travail d’autrefois.
Piste cyclable Soulanges

Pour ma première journée cycliste, je passe sur la rive nord et me dirige vers le canal de Soulanges, qui devient la principale voie de transport maritime dès 1899. La piste cyclable Soulanges, de 35 km, le longe aujourd’hui. Je l’emprunte à Coteau-du-Lac et passe bientôt devant le Petit pouvoir, une petite centrale hydroélectrique rouges aux allures de château Frontenac. Je me restaure aux Cèdres et m’abreuve au vignoble Le Bourg des Cèdres.

Quelques kilomètres plus loin, me voici déjà au Village des Écluses, un site à l’embouchure du lac Saint-Louis ayant accueilli les campeurs lors d’Expo 67 avant de devenir un populaire théâtre pendant trois décennies. À l’origine, les lieux ont servi à la construction du canal de Soulanges. Aujourd’hui, les bâtiments historiques servent au loisir, avec la possibilité de plusieurs sports nautiques – kayak, planche à pagaie et même du surf électrique –, de la musique, une plage, du camping et quelques restaurants. Il a été très difficile d’en repartir pour revenir à mon point de départ !

Centrale hydroélectrique de Beauharnois
Pour ma seconde journée d’exploration, je passe à nouveau un pont, mais cette fois celui qui enjambe le (nouveau) canal de Beauharnois. « Nouveau » étant relatif, celui-ci ayant été creusé artificiellement vers 1930.
Liant une fois de plus l’histoire et la culture à mes activités cyclistes, je profite d’une des nombreuses visites gratuites offertes par Hydro-Québec à travers la province, ici au cœur même de la centrale hydroélectrique de Beauharnois. À l’architecture Art déco, la cinquième centrale en importance dans la province – large d’un impressionnant 926 mètres – a produit ses premiers mégawatts en 1932. Deux nouvelles sections ont ensuite augmenté sa capacité en 1951 et 1961.
Un guide explique brillamment la production hydroélectrique, avec un accent sur la région, avant de nous faire descendre au cœur du barrage pour observer une turbine en action. Aussi intéressant qu’assourdissant !
Avant de quitter, il ne faut pas rater, devant la centrale et à côté de la route 132, le plus grand drapeau du Québec au monde. Belle coïncidence, il se trouve ici-même, au Québec. Dans l’herbe avec ses fleurs de lys et ses bandes blanches en petites pierres, il s’étend depuis 1953 sur 100 mètres par 200 mètres. On dit que c’est un indicateur important pour les pilotes qui atterrissent à l’aéroport Trudeau, tout près.

Parc régional de Beauharnois-Salaberry

Si le Parc régional de Beauharnois-Salaberry propose pas moins de 72 kilomètres de pistes cyclables, je décide de m’offrir un aller-retour sur les 26 kilomètres situés au sud du canal de Beauharnois. Plat, asphalté et tranquille entre l’eau et la forêt, la piste est parsemée de haltes où je me régale de panneaux d’interprétation historiques sur la région. On y trouve également des murales colorées, des accès à l’eau et des points de vue avec jumelles gratuites sur le canal. Ce dernier, avec son kilomètre de largeur, est tacheté de cargos qui utilisent la voie maritime du Saint-Laurent.
Les temps ont bien changé depuis l’époque où le portage était de mise aux rapides et où les conditions de travail donnaient lieu à des émeutes. Au fil de deux siècles, des champs se sont urbanisés, d’autres ont été découpés par des canaux de plus en plus gros. Des entreprises ont fait place à d’autres, axées sur les loisirs, la découverte et dans un plus grand respect des richesses naturelles.
Aujourd’hui, la meilleure façon d’apprécier toute cette histoire, cette culture et cette générosité des habitants de la région, est – vous l’aurez deviné ! –, à vélo.

